Le Sicaire (2/8)

Publié le par Critias

Dans la salle de torture, dans le silence à peine troublé par les courts sanglots du bourreau, la lueur des yeux de Don Belliachi venait de s’apaiser et de se faire plus sereine : son plan était arrêté.
« Wilhelm s’écria-t-il, faites réunir ma garde, nous allons chez les sicaires. »
L'homme à qui il venait de s’adresser en ces termes et qui avait assisté à toute la scène depuis le début avec une impassibilité monacale émergea de l’ombre.
Wilhelm : immense, colossal, titanesque, tels étaient les mots qui venaient à l’esprit à sa seule vue. Taillé d’un seul bloc par la main du Créateur en Hercule des temps anciens, en Géant dont parlait la Bible avant le déluge, fléau divin conçu pour mettre à l’épreuve le courage des hommes, Dieu s’était simplement trompé d’époque dans laquelle faire naître cette créature.
La rumeur publique le disait enfant d’une succube et d’un démon, d’autres alléguaient qu’il avait été créé par quelque alchimiste à partir des restes de soldats tombés au combat.
Mais personne n’était assez fou pour oser soutenir que né d’un père humain et d’une mère humaine dans les Alpes suisses, il avait choisi comme beaucoup de ses compatriotes de rejoindre les rangs des immenses contingents de mercenaires qui guerroyaient en Italie tant il paraissait impossible, même aux yeux des moins impressionnables que l’union d’un homme et d’une femme puisse engendrer une telle monstruosité.
Une étrange singularité distinguait Wilhelm des autres soldats de fortune : alors que ces derniers se battaient par amour de l’argent, lui le faisait pour le seul plaisir du carnage.
D’une violence inimaginable et d’une cruauté sans borne, Wilhelm faisait partie de la légende noire de Venise.
Les prêtres Levantins de passage affirmaient que la crainte qu’il suscitait s’étendait jusqu’à la Sublime Porte depuis le jour où, à la tête de sa compagnie, il repoussa un assaut turc sur Chypre, ne prenant aucun prisonnier.
Son ignominie proverbiale devint un sujet de discussion dans les tavernes et son nom raisonna dans toutes les rues de Venise : Wilhelm la Brute, Wilhelm le Sanguinaire, Wilhelm le Boucher, Wilhelm, qui dédaignait suprêmement la rapière, simple couteau entre ses mains, et qu’il avait troquée pour la flamberge, Wilhelm, dont la voix tonnait comme les trompettes du jugement dernier sur tous les champs de bataille, Wilhelm, qui en ce moment même servait son maître avec cette obstinée dévotion qui ne sied qu’aux chiens. 
La Garde Prétorienne de la Maison Belliachi, à l’obéissance aveugle et à la discipline de fer se rassembla impeccablement dans le hall de la demeure aux premiers aboiements de Wilhelm.
« Trois gondoles maugréa-t-il. La première ouvrira la voie, la deuxième portera Don Belliachi et moi-même, la dernière fermera la marche. Que les autres descendent de part et d’autre du Grand Canal, fouillent les rues et écartent les indésirables. Enlevez vos casaques et éteignez vos flambeaux : personne ne doit pouvoir nous reconnaître ou savoir que nous sortons. »
Wilhelm avait vociféré ces ordres par acquis de conscience, tout en sachant pertinemment que cela était inutile : ces hommes avaient été triés sur le volet et sélectionnés parmi les plus rusés, loyaux et impitoyables. La solde conséquente qui leur était versée ainsi que le silence gardé sur leur passé criminel les mettaient à l’abri de toute tentative de corruption.
Tous savaient ce qu’ils avaient à faire et s’exécutèrent avec la perfection d’un mécanisme d’horlogerie.
Mais tous, ce soir, mirent plus de cœur à l’ouvrage que d’habitude. Demain allaient avoir lieu les élections du nouveau Doge et leur redouté maître était déclaré favori pour accéder à cette dignité. De ce fait, toute sa maison et ses gens deviendraient intouchables. Aussi toute l’agitation de cette nuit ne laissait-elle présager rien de bon à leurs yeux: est-ce que quelqu’un ou quelque chose était venu contrarier les plans de Don Christo Belliachi ? Ou est-ce qu’au contraire ce dernier sortait un atout de sa manche ?
Dans tous les cas, ils obéiraient avec zèle : de sa survie dépendait la leur; car si Don Christo Belliachi n’était pas élu Doge demain, alors cela signifierait que Don Nicolo Orsini, tout puissant chef de la famille Orsini, l’ennemi héréditaire des Belliachi, lui aurait ravi le pouvoir suprême.
Et une fois oint de la bénédiction populaire, Nicolo Orsini se montrerait impitoyable : des tueurs à sa solde sillonneraient inlassablement les rues à la recherche des partisans des Belliachi, les anciens alliés seraient persécutés, les alliances commerciales se briseraient, l’oligarchie marchande, les patriciens et les nobles rechercheraient l’appui du nouveau Doge, et ce serait la fin de la Famille Belliachi…
Les plus vieux prétoriens se souvenaient encore de la dernière élection dogeale : ne pouvant faire élire un de ses partisans, Don Belliachi avait manœuvré de main de maître pour que soit élu le plus tiède et le plus timoré de tous les candidats.
Parvenu à ses fins, le Grand Canal avait charrié des cadavres dans le Lido pendant près d’un mois, le temps que l’équilibre des pouvoirs entre les factions se rétablisse. Les Grandes Maisons en étaient ressorties exsangues, la Maison Belliachi grandie, et la République plus forte que jamais, purgée de tout le mauvais sang qui s’y était accumulé par la saignée salvatrice des guerres intestines.
Les prétoriens chassèrent ces funestes pensées de leurs esprits et s’exécutèrent de plus belle, toujours sans savoir ce qui justifiait cette sortie nocturne. 
Comme la plupart des demeures familiales des Grandes Maisons, la casa Belliachi n’était pas qu’une simple habitation.
Symbole emblématique de la richesse de la ville comme de celle de ses marchands, la casa était à la fois une demeure de prestige, conçue pour refléter l’importance de celui qui y habite, mais aussi un entrepôt commercial bâti pour l’activité marchande.
Etalant un luxe tapageur, la casa Belliachi était prise entre deux canaux perpendiculaires.
Donnant sur le Grand Canal, la façade offrait à l’observateur attentif une mosaïque de cultures : alors que le rez-de-chaussée construit dans le plus pur style vénéto-byzantin étalait sans complexes ses larges arches recouvertes de marbre polychrome et ses hautes fenêtres ouvragées, les premier et deuxième étages de construction plus récente étaient le reflet parfait du style gothique influencé par une touche d’orientalisme à la mode lors de leur construction.

Mais derrière les massives arches à arc ogival et trilobé, de lourdes grilles de fer forgé étaient là pour rappeler que la casa Belliachi était aussi conçue pour la guerre et résister aux assauts de factions rivales.

 

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Nico du dème de Naxos 10/08/2009 21:10

Bonsoir Critias, les textes présentés sur ton blog sont assez clairs pour rendre possible une lecture directement sur écran. Mais pour gagner de nouveaux lecteurs, je ne saurai trop te conseiller de rendre téléchargeable une version intégrale au format PDF, qu'il est ensuite possible d'imprimer pour lecture papier (ce qu'aucune lecture sur le net ne peut égaler question confort de lecture). Pour ce qui concerne mes nouvelles on peut en trouver une sur le site du SDEN (http://www.sden.org/jdr/add/recits/recits.htm).Une autre, Mémoire d'Ambre sera publiée sur le site de Forgesonges à la rentrée ; c'est une longue nouvelle de plus de 100.000 signes, qui présente plus en détail la péninsule de Tri-Kazel (cadre de jeu décrit dans les Ombres d'Esteren). Elle sera présentée - normalement - dans un beau pdf avec frise sur le modèle celtique et une belle illustration réalisée spécialement pour l'occasion. J'ai écrit bcp d'autres nouvelles, mais elles ne sont pas sur le net (faudrait que je songe à ouvrir un blog). Sinon, j'ai poursuivi ma lecture du sicaire (4/8) et bien que je trouve quelques phrases un peu longues ou ampoulée, c'est un texte intéressant et bien écrit. Je devrai normalement le terminer demain. Bon courage pour l'écriture de tes prochains textes (moi, je planche sur mes derniers textes pour le lancement des Ombres d'Esteren).
Bien cordialement
NdddN

Critias 11/08/2009 10:25


Merci pour tes conseils et encouragements !

N'hésite pas à venir nous tenir au courant de l'avancée des Ombres d'Esteren.
J'attends ce jeu médieval horrifique avec impatience !

Cordialement,

Critias.


Nico du dème de Naxos 06/08/2009 16:51

Bonjour, c'est avec plaisir que j'ai découvert le début de cette nouvelle sur le site du SDEN. Je n'ai lu que les 2 premières parties (sur 8) mais le début est prometteur. Les phrases sont justes parfois un peu longues et il y a quelques fautes et impropretés, mais vraiment pas grand chose. On sent que tu as (je me permets de te tutoyer en espérant n'être en cela point malséant) le sens de la formule et des images. Le texte est bien documenté en amont, ce qui favorise l'immersion dans cette Venise alternative. Pour m'essayer également à l'écriture de nouvelles et pour lire assez régulièrement le travail d'écrivains "amateurs" je me permets de souligner qu'il n'est pas si fréquent de trouver des textes vraiment bien écrits sur les blogs divers et variés qui foisonnent sur le net. Le Sicaire fait partie de ceux-là. Je t'encourage en tout cas à persévérer dans l'écriture ; tu as indéniablement du talent. Bon, sur ce, je ne t'embête pas plus longtemps et m'en vais reprendre ma lecture. Bien cordialement

Critias 07/08/2009 11:34


Bonjour Nico et sois le bienvenu sur ce blog !

Et oui, tu peux bien évidemment me tutoyer ! A mort et vouvoiement ! Revenons au tutoiement sur la Toile, comme il était d’usage aux origines du net !

Je suis heureux de voir que mon travail est apprécié. Si tu as des nouvelles en ligne à faire partager, n’hésite pas à laisser un lien ! Je suis passé sur le site de ForgeSonges, que je connaissais
déjà, mais je n’y ai pas trouvé de nouvelles.

Toi qui lis souvent sur le net, je voulais te poser une question : que penses-tu de la présentation du blog ? Est-ce que le texte est suffisamment lisible ?
Je sais qu’il est très pénible de lire sur le net, mais je constate avec plaisir que depuis que j’ai changé de charte graphique, j’ai quelques commentaires en plus. 
Au plaisir de te revoir,

Cordialement,

Critias.