Le Sicaire (3/8)

Publié le par Critias

Entouré de ses gardes du corps, Don Christo Belliachi traversa de son pas aérien l’androne, le lieu de stockage des marchandises, en direction de la calle, l’entrée secondaire de la casa, et lança à l’intention du valet qui allait refermer la porte derrière eux :
« Quand le corps de mon neveu arrivera de Murano, faites le porter dans le portego , nous y organiserons la veillée funèbre. »
Les mercenaires tressaillirent : ainsi c’était donc cela, le neveu de Don Belliachi avait trouvé la mort et ce dernier allait trouver les sicaires pour le venger.
La troupe sortit par la calle pour ne pas éveiller de soupçons : le va-et-vient de marchandises était rare sur le Grand Canal à une heure aussi avancée, mais pas assez pour que cela attire l’attention des badauds.
« Coglione, pensa Don Christo Belliachi à propos de son neveu en embarquant dans sa gondole. Stupido coglione. »
Le problème n’était pas tant la stupidité manifeste dont la nature l’avait gratifiée.
Le problème n’était pas non plus que fait évêque par les bons soins de son oncle pour les besoins de la Famille lors des élections à la Curie romaine, son appétit irraisonné des femmes le poussa à fréquenter tous les lieux de perdition de la Sérénissime, pas plus, et bien que cela fut plus dérangeant, qu’il s’y fit assassiner.
Ni même que ce sot, ce fat, ce niais ait été adulé de la noblesse pauvre.
Sa bêtise légendaire l’avait à jamais tenu éloigné des intrigues vénitiennes et des remous de la politique. Souvent simple marionnette entre les mains de son oncle, il n’en avait pourtant jamais eu conscience. Pour le peuple, Francesco Belliachi, car c’était son nom, était un monument de droiture et d’intégrité. Certes, ses frasques étaient connues de tous, mais c’était là plus matière à faire les gorges chaudes des marins dans les tavernes de la ville qu’à réellement porter atteinte au prestige de la Famille Belliachi.
Non, le véritable problème résidait dans le fait qu’il aurait dû user de cette incroyable influence le jour de l’élection du nouveau Doge en prononçant un discours sur la place Saint-Marc appelant à voter massivement pour Don Belliachi, et qu’il avait justement choisi la veille de ce jour pour se faire assassiner au Couvent des Chartreux.
Un couvent où il est vrai il était assez peu question de religion…
Personne ne se souvenait de la dernière fois qu’il avait abrité une sororité ce qui faisait murmurer aux mauvaises langues qu’il avait toujours été ce qu’il est encore aujourd’hui : le plus éclatant et le plus luxueux lupanar de Venise.
Francesco Belliachi y allait souvent, tant pour y discuter théologie (à laquelle il entendait peu) avec les membres du clergé qui fréquentait l’endroit, que pour y discourir politique (à laquelle il ne comprenait rien) avec les hauts fonctionnaires qui s’y étaient perdus.
Tout cela bien sûr non sans avoir préalablement profité des services des catins, qui toutes l’appelaient par son prénom. 
Celle qui lui avait donné le coup de poignard aussi. Francesco s’en était étonné : son visage ne lui disait rien. Une nouvelle sans doute ?
Il n’avait pas pu crier : le stylet enfoncé jusqu’à la garde dans la trachée, il avait pu en sentir la pointe lui percer le cœur, alors que ses cordes vocales refusaient de répondre.
Ce n’est que quelques heures plus tard que ses gardes du corps se décidèrent enfin à enfoncer la porte : l’évêque était mort et la catin gisait quelques mètres en contrebas, tuée d’un coup d’arbalète alors qu’accrochée à une corde elle cherchait à rejoindre la rue après être passée par la fenêtre. Quelques canaux plus loin, à peu près au même moment, un gondolier repêchait le corps sans vie d’un homme équipé d’une arbalète, flottant dans la lagune.
Celui qui avait fomenté l’assassinat de l’évêque était bien décidé à éliminer tous les maillons de la chaîne qui auraient pu mener à lui.
La nouvelle était parvenue à Don Belliachi en fin d’après midi. Celui-ci s’était aussitôt mis à réfléchir : les habitudes de son neveu au couvent étaient suffisamment connues pour qu’un meurtre ait pu y être planifié. Mais pas un complot. Pas une tuerie visant à éliminer tous ceux qui pourraient donner le nom du commanditaire.
Sitôt arrivé dans un lieu, les hommes de Francesco en interdisaient l’accès à tout nouvel arrivant, ils coupaient la navigation sur les canaux, ils prenaient position sur les toits…
Personne n’aurait pu entrer sitôt que Francesco avait débarqué.
C’est donc que la tueuse était déjà venue avant… mais peu de temps avant, sans quoi les informatrices de Don Christo l’auraient repérée… mais elles y auraient mis le temps : une catin au milieu d’autres catins, la tueuse aura pu facilement s’infiltrer, peu de temps avant de passer à l’action.
Mais dans ce cas qui l’avait informé de la venue de son neveu ?
Quelqu’un avait parlé.
Quelqu’un avait trahi.

Et Don Christo avait tout de suite su qui. 

 

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