Le Sicaire (4/8)

Publié le par Critias

Tandis que Don Christo repassait ainsi dans son esprit les évènements de l’après midi, la gondole passa devant la casa Pazzi, désormais en ruine et Don Christo se remémora soudain le coup de force qu’il avait organisé contre cette Maison.
Un coup magistral : soutenu par les Orsini, les Pazzi avaient décidé brusquement un important stock de poivre afin d’en faire hausser le cours, puis de le vendre tout aussi brusquement afin de le faire chuter. La Maison Belliachi, qui tirait l’essentiel de ses revenus du commerce du poivre s’en serait relevée, mais aurait dû réduire de façon drastique le nombre de ses comptoirs au Levant.
C’était sans compter sur Don Christo qui avait des yeux et des oreilles partout. Le plan a été éventé et Don Christo était décidé à faire de cette maison rivale un exemple pour toutes les autres.
Lourdement armés, ses spadassins allèrent attendre les Pazzi à la sortie de la Basilique Saint-Marc. Comme tous ceux qui avaient besoin de soulager leur conscience, la Famille Pazzi allait se confesser tous les dimanche, un risque que Don Christo trouvait par trop inconsidéré.
A peine arrivés sur le pas de la porte, les Pazzi furent brusquement enveloppés d’une nuée de tirs d’arquebuses : embusqués de part et d’autre de la place Saint-Marc, les soudards de Don Belliachi avaient visé juste : couvrant la clameur de la populace terrorisée, les hurlements des blessés montèrent du parvis et tandis que la foule s’enfuyait dans l’épouvante générale, la fumée se dissipa, laissant voir la Famille Pazzi au grand complet, vivante au milieu du monceau de cadavres de ses gardes du corps.
Alors que les bretteurs se jetèrent sur les blessés pour les achever, un groupe d’hommes força les Pazzi à prononcer des vœux monastiques, tandis qu’un barbier muet de terreur et embauché spécialement pour l’occasion leur pratiquait maladroitement la tonsure.
Le Génois participait à l’opération et c’était là son premier fait d’arme pour la Famille. Tenant un pistolet d’une main, et de l’autre le Frère Supérieur de l’Ordre des Franciscains du monastère voisin, il égrenait en détail à ce dernier la litanie des supplices qui l’attendait si d’aventure il osait s’opposer à l’intromission de la Famille Pazzi dans son ordre.
Le procédé pouvait sembler étonnant, tant il aurait été plus facile de simplement les abattre, mais c’était le seul toléré par le Conseil des Dix pour éliminer un membre d’une famille rivale.
Le Conseil des Dix… L’énoncé de son seul nom faisait frémir, aussi personne n’en parlait, et quand les vénitiens en parlaient, c’était toujours à mots couverts et sans jamais prononcer son nom officiel. Car officielle, l’institution l’était, au même titre que le Grand Conseil, le Sénat ou le Collège Suprême. Le Conseil des Dix était même la clef de voûte de tout le système institutionnel, le garde fou de la République sans lequel elle sombrerait dans le chaos. Plus qu’une épée de Damoclès pendue en permanence au dessus des Grandes Maisons, il était aussi le glaive de justice perpétuellement prêt à s’abattre au moindre écart de conduite. Le Conseil des Dix avait été institué pour réguler les conflits entre factions. Il tolérait les meurtres des commis et des préposés, mais jamais ceux des hauts dignitaires des Grandes Familles, et encore moins ceux de leur membres.
Craint de tous, le Conseil des Dix était néanmoins secrètement adulé par le peuple qui voyait en lui la Némésis des petits gens, la déesse vengeresse de tous ceux qui subissaient les excès du patriarcat et de la haute noblesse. Ce n’était là que justice, car après tout, n’avait-il pas fait pendre aux colonnes de la place Saint-Marc quatre jeunes patriciens notoirement connus pour leurs crimes sur le bas peuple ? N‘avait-il pas fait jeter au fond du Grand Canal les dignitaires de certaines Grandes familles qui faisaient commerce d’esclaves chrétiens avec le Turc, esclaves enlevés dans les rues même de la Sérénissime ?
Ayant la justice pour fin, la violence pour moyen et la ruse pour guide, le pouvoir du Conseil des Dix ne connaissait aucune limite et personne ne pouvait échapper ni à sa surveillance, ni à ses cavaliers tout de noir vêtus et dont le pas des lourds chevaux résonnant sur le pavé annonçait la mort prochaine. Composé d’hommes incorruptibles se surveillant mutuellement et pour lesquels « Raison d’état fait Loi », ce tribunal secret était armé de pouvoirs illimités, avait droit sur toutes les têtes, était affranchi de toutes responsabilités et pouvait destituer le Doge lui-même…
Don Christo Belliachi, contrairement aux Pazzi n’avait jamais eu peur ni de Dieu, ni du Diable, par conséquent il ne s’était jamais senti le besoin de se confesser ou de prier pour s’attirer leurs faveurs.
Laissant ces futilités à d’autres, la seule chose qui pouvait créer dans son cœur de glace une ébauche de crainte était le Conseil des Dix, aussi savait-il pertinemment qu’il risquait bien plus que sa tête si l’affaire de ce soir tournait mal… 

 

 

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