Le Sicaire (5/8)

Publié le par Critias

Don Christo réalisa subitement à la vue sur sa droite de la synagogue se découpant à travers les rayons de lune que la gondole passait à coté du ghetto juif de Venise.
« Wilhelm ordonna-t-il, nous descendons ici. »
Sans réussir à deviner les intentions de son maître, Wilhelm fit signe aux rameurs de se diriger vers la berge. Quand ils l’atteignirent enfin, Don Christo sauta sur la terre ferme et dit : 
-Juste vous et moi, Wilhelm. Que les autres aillent en gondole de l’autre coté du quartier juif et nous attendent au Pont du Rialto.
En effet, le Grand Canal décrivait à cet endroit une courbe dont les deux extrémités étaient respectivement l’endroit où Don Belliachi venait de mettre pied à terre et le Pont du Rialto. Coincés entre les deux se trouvaient les quartiers juif et lombard. Escorté de Wilhelm, Don Christo s’aventura d’un pas sûr dans les ruelles sombres et sinueuses du ghetto, se retrouvant dans les méandres du quartier comme s’il s’était préparé de longue date à parcourir cet itinéraire, jusqu’à s’arrêter enfin devant ce qui semblait être une maison de notable.
« Wilhelm murmura-t-il dans le silence de la nuit afin que personne ne l’entende, tu vas aller toquer à la porte de cette maison et demander maître Martin Salomon.
-A cette heure là ?
-Oui, les banquiers n’ont pas d’heure pour gagner de l’argent. Tu vas lui demander vingt mille ducats au nom de mon neveu Francesco Belliachi, dont voici l’anneau sigillaire. S’il te demande pourquoi, réponds lui que c’est pour acheter avant des concurrents la cargaison d’un navire qui vient d’accoster au port.
-Mais monseigneur, nous pourrions sans problème nous acquitter de cette somme sans avoir à faire appel aux services des usuriers. De plus, si je formule une telle demande au nom de votre neveu, il pensera qu’il s’agit là d’une dette de jeu ou d’un cadeau à une femme !
-Oui, et c’est tout à fait ce que je veux qu’il croit. Il sait que je pourrais régler cette dette si mon neveu en est incapable. Et je ne veux pas qu’un mouvement de fonds de vingt mille ducats apparaisse dans ma comptabilité si le Conseil des Dix vient à l’examiner.
-Tout de même monseigneur, ne pourrions nous pas demander ces vingt mille ducats à notre lombard habituel plutôt qu’à ce juif ?
-Non, je te l’ai déjà dit, je ne veux pas que le Conseil des Dix soit au courant et notre lombard habituel comme tu le dis si bien serait le premier à parler. Ce Martin, lui, n’est qu’un banquier mineur, le Conseil des Dix ne s’y intéressera que fort tard… entre temps, les élections seront passées et comme après chaque élection, les troubles qui surviendront entraîneront une hausse des prix pendant quelques mois… Nous n’aurons alors plus qu’à accuser les juifs de spéculer sur le cours du blé pour affamer le peuple… 
Puis, lançant un regard entendu à Wilhelm il rajouta :
« La plèbe vénitienne fera le reste et maître Martin pourrait bien ne pas y survivre. Va à présent. »
Wilhelm ressortit un quart d’heure plus tard de la maison, les bras chargés d’une lourde caisse métallique.
Don Belliachi, satisfait, se dirigea d’un pas alerte vers le Pont du Rialto suivi de près par Wilhelm.
Le pont était dans un état misérable : les poutres et le bois vomissaient des flots de champignons putrides tandis que des craquements se faisaient entendre en permanence.
« C’est décidé pensa Don Belliachi. Dès que je serai Doge, je ferai construire un nouveau pont, en pierre celui-là. Un pont grandiose. Les Vénitiens sauront alors que ce que je construirai pendant mon règne ne sera pas bâti pour aujourd’hui ni pour demain, mais pour toujours. »
Marchand sur le pont d’un pas grave en attendant les gondoles, voyant ses rêves défiler devant lui et se réaliser, la flamme de son regard brûla plus intensément que jamais , puis vacilla et se fit moins forte, comme s’il regardait à l’intérieur de lui-même et fouillait dans ses souvenirs.
Combien d’hommes ce pont avait-il vu mourir ? N’était-ce pas là que le Génois s’était débarrassé sur son ordre de bon nombre d’indésirables ? N’était-ce pas sur ce parapet même que le Génois avait pendu certains de ses rivaux pour que toute la Sérénissime s’incline devant sa cruauté ? N’était-ce pas là encore que le Génois avait gagné ses lettres de noblesse et toute la confiance de la Famille lors d’une rixe avec les spadassins des Orsini ?
Les gondoles parurent enfin et l’une d’entre elle accosta comme prévu sur un petit embarcadère à coté du Rialto.
« Un pont en pierre repensa Don Belliachi en embarquant. Un pont en pierre qui défiera le temps et dont la splendeur sera le reflet de mon règne. Un pont en pierre dont la magnificence illuminera tout l’Orient et la chrétienté, suscitant l’admiration des plébéiens comme des patriciens. »
Portée par l’ardeur de Don Christo, la gondole sembla n’en glisser que plus vite sur l’eau. Il n’était plus simple passager, il était devenu figure de proue, se dressant fièrement, le buste bombé et le dos droit, défiant les assassins que sa route pouvait croiser, consumé par le feu du pouvoir..
Personne ne l’arrêterait, personne n’avait un jour pu l’arrêter, ni cet intriguant Génois, ni les Orsini, ni le Conseil des Dix.
Ni le Pape, qu’il avait fait tel en usant de son influence auprès du conclave des cardinaux.
Ni même Dieu, qui incapable de lutter contre lui, Don Christo, pour empêcher que soit truquée l’élection du premier de ses valets, ne pourra rien pour empêcher son accession à la dignité de Doge. 

 

 

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