Le Sicaire (6/8)

Publié le par Critias

La dignité de Doge… Que n’avait il pas fait pour y parvenir…
Don Christo caressa la lourde chevalière qu’il portait à sa main gauche.
Si quelqu’un savait… Si quelqu’un pouvait se douter…
Il sentit sous son doigt la minuscule ferrure de la bague, habilement dissimulée au regard du vulgaire par les talents de l’artisan joaillier qui l’avait créée.
Ce soir là, le soir qui lui avait ouvert les portes du pouvoir, alors que l’ancien Doge avait invité les représentants des plus hautes familles patriciennes à un banquet annuel, il ne lui avait fallu que quelques secondes pour d’un geste ouvrir le compartiment secret de sa bague, en verser le contenu dans le verre du Doge et inviter l’assemblée à boire à la prospérité de la République.
Il n’avait pas décillé à ce moment là. Sa voix n’avait pas chevroté. Son teint ne s’était pas empourpré et il n’avait pas non plus blêmi. Sa voix au contraire avait été chaude et entraînante, au point qu’un toast a été porté une deuxième fois, à la santé du Doge cette fois.
Il avait choisi un poison à effet lent, car il ne fallait pas que l’on puisse le soupçonner.
Le Doge est mort deux semaines plus tard, « frappé par la main de Dieu » diront des vénitiens, « décédé d’une cause inconnue » diront les médecins.
« Si quelqu’un savait repensa Don Belliachi, si quelqu’un savait… Si une seule personne seulement connaissait le nombre exact de gens à qui j’ai donné la mort… Ou à qui je l’ai envoyé par l’entremise du Génois. »
Don Christo vit défiler dans son esprit toutes les fois où le Génois était revenu, donnant comme seule réponse à son regard interrogateur un autre regard signifiant simplement : « C’est fait. »
Et dire que maintenant son corps sans vie était encore entravé par les chaînes du chevalet de torture…
Une bien triste fin en vérité, et pour un garçon dont l’avenir s’annonçait si brillant. Il s’était simplement trompé de camp. Pourtant, il aurait maintes fois eu l’occasion d’en changer. 
Après tout, lui, Don Christo Belliachi, ne s’était-il pas montré bon envers ce Génois ?
Ne lui avait-il pas ouvert les portes de sa maison ?
Ne lui avait-il pas offert une carrière dans sa compagnie de garde ?
Ne l’avait-il pas couvert d’or comme jamais un assassin de l’aurait été ?
Ne l’avait-il pas fait protéger en permanence par ses meilleurs spadassins pour que jamais le malheur ne s’abatte sur lui ?
N’avait-il pas fait tout ça par seule bonté d’âme ?

Non. 
Il ne l’avait fait que par simple calcul.  
Il ne l’avait fait que parce qu’il avait su dès le premier jour que le Génois était un affidé des Orsini, un pion travaillant dans l’ombre pour leur compte, un pion destiné à grimper dans la hiérarchie des Belliachi et à collecter des renseignements sans cesse plus importants.
Don Christo ne l’avait engagé que pour lui permettre de transmettre de fausses informations aux Orsini, et parfois des vraies pour donner le change.
Et servir ses intérêts.
Sacrifier des pièces de faible importance pour conserver celles qui en ont une plus grande était un art dans lequel Don Christo était passé maître.
Un rictus cruel se dessina sur son visage : que s’étaient imaginés les Orsini ?
Que son pouvoir s’arrêtait aux frontières de Venise ? Que son aura méphitique n’atteignait pas Gênes ?
Non, il avait des agents à Gênes, tout comme il en avait à Florence, Pise et Sienne. Tout comme il en avait dans chaque ville italienne d’importance.
Le renseignement était tout pour Don Christo : son réseau au maillage serré d’informateurs zélés avait fait sa fortune et son aptitude à propager de fausses informations la ruine de ses ennemis. Et parfois même celle des membres de sa propre famille.
Don Christo se souvint de la première fois où il avait sciemment laissé échapper un renseignement d’importance.
A l’époque, la Famille Belliachi était dirigée par deux hommes : Don Marco Belliachi, l’aîné, et celui que l’on n'appelait pas encore Don Christo Belliachi. Le premier était persuadé que la capacité à accumuler l’or faisait la puissance d’une famille, le second que c’était sa faculté à faire couler le sang. Tiraillée entre ces deux volontés, la Famille s’affaiblissait. Toujours en voyage dans les pays du Levant, Marco Belliachi s’était laissé convaincre par son frère de lui laisser la gestion de Venise.
Dès lors, son pouvoir n’avait fait que s’étendre, phagocytant totalement celui de son aîné.
Et un jour, sans donner d’ordre à quiconque, sans jamais laisser transparaître ses intentions, Don Christo laissa nonchalamment traîner sur une table le plan de route qu’allait suivre la galère de son frère aîné. Il avait fait cela en sachant pertinemment quelles en seraient les conséquences : Le Génois en informa les Orsini, qui eux-mêmes firent affréter un navire corsaire. Don Marco Belliachi fut tué pendant l’affrontement, non loin de Chypre.
La guerre des courses battait son plein dans le bassin méditerranéen et la disparition de quelques matelots et de leur capitaine n’étonna personne.
« J’ai tué mon propre frère pensa Don Christo. J’ai tué mon propre frère, mais je l’ai fait pour le bien de la Famille. Marco était trop faible pour diriger. La Famille avait besoin d’une poigne de fer et je l’ai reprise en main. Maintenant la Maison Belliachi est plus puissante que jamais !

Puis il pensa à nouveau : « Il était un frère pour moi, comme l’était Abel pour Caïn. »

 

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