Le Sicaire (7/8)

Publié le par Critias

A la grande surprise de Don Christo, la gondole heurta brusquement la terre ferme. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu le paysage défiler.
« Nous sommes arrivés monseigneur » déclara Wilhelm, surpris de ne voir aucune réaction chez son maître, tandis que les soudards se déployaient de manière à faire un rempart de leurs corps pour protéger leur chef. 
Devant eux se dressait le bâtiment de la Guilde des Sicaires. A Venise, tous les corps de métiers étaient réunis en association, ordre, confrérie, corporation ou guilde.
Les assassins ne faisaient pas exception. Leur commerce était si notoire qu’ils n’avaient aucune raison de se cacher.
Le Conseil des Dix voyait en eux un instrument des relations entre les Grandes Familles et il ne rechignait pas à l’occasion à faire appel à leurs services. 
Tueurs brutaux ou empoisonneurs discrets, tire-laine ou crocheteurs, la Guilde des Sicaires réunissait le plus large panel de fripouilles qui puisse exister.
« Signifiez leur notre présence. » déclara Don Christo à l’intention de Wilhelm qui toqua aussitôt à la porte avec toute la douceur dont il était capable.
Une lueur apparut furtivement au premier étage alors qu’une silhouette se dessinait dans l’entrebâillement d’une fenêtre qui se referma sitôt ouverte, puis, mue par quelque invisible mécanisme, la lourde porte à double battant s’ouvrit sans bruit.
Une voix amusée à l'accent aristocratique se fit alors entendre :
« Entrez, n’ayez pas peur ! »
Wilhelm fut le premier à s’exécuter.
« Je vois le pantin, reprit la voix, mais où est le marionnettiste ? »
Don Christo entra également, tout en signifiant d’un geste de la main à ses spadassins qu’il était inutile qu’ils l’accompagnent.
Don Christo pénétra d’un pas lent mais assuré dans une pièce sombre, longue de cinq mètres et large d’autant, à peine éclairée par quelques chandeliers disposés ça et là.
Au fond de la pièce se tenait dans la pénombre un homme assis derrière un bureau, vêtu simplement d’un long manteau noir dont le capuchon retombait le long de son visage, dissimulant ses traits et laissant à peine voir une profonde cicatrice courant de la commissure des lèvres jusqu’au bas de son menton.
Dans le silence à peine troublé par le feulement des flammes des bougies et le tic-tac d’une horloge, le regard de Don Christo s’était immobilisé sur cette dernière.
« Oui, elle est du même modèle. » dit énigmatiquement l’homme, répondant ainsi à la question que se posait silencieusement Don Christo qui s’était subitement souvenu du jour où il avait fait parvenir une horloge semblable à la corporation des travailleurs des marais salants, qui avaient brusquement décidé d’augmenter leurs tarifs.
L’horloge, équipée d’une importante charge de poudre noire ainsi que d’un astucieux mécanisme permettant de la faire exploser au moment opportun, avait indéniablement contribué à faire baisser le prix du sel dans des proportions notables.
« Mais rassurez-vous reprit l’homme tout aussi énigmatiquement, celle-là se contente seulement de donner l’heure.
-Epargnez-moi vos traits d’esprit. Je suis là pour parler affaires.
-A votre guise. Qui faut-il tuer ?
-Nicolo Orsini. Avant demain matin.
Le sicaire réprima un sourire.
-Enfin Don Christo, vous savez aussi bien que moi que personne ne peut lever la main sur un membre de sang d’une Grande Maison et a fortiori encore moins sur son chef sans que le Conseil des Dix ne…
-Le Conseil des Dix sera mien, sitôt que je serai élu Doge.
-Mais le Conseil des Dix a le pouvoir de destituer même le Doge !
-Le Conseil des Dix n’en fera rien. Il choisira comme comme toujours la stabilité plutôt que le chaos. Et n’oubliez pas qu’en tant que Doge je siégerai au Conseil des Dix et contrôlerai par voie de nomination certains des juges. »
Le sicaire se redressa dans son dossier, joignit ses mains par l’entré mité de ses doigts, prit une profonde inspiration, sembla réfléchir un instant puis déclara.
« Soit, je me plie à votre avis. Mais cela nécessitera une opération d’une envergure encore jamais vue auparavant. Une opération qui va coûter cher, très cher. Au moins...
-Vingt mille ducats coupa sèchement Don Belliachi.
-C’est cela. Cela semble une somme convenable.
-Convenable ? C’est deux fois plus qu’il n’en faut, et vous le savez très bien. Mais passons. J’ai en ce moment même dans mes entrepôts un arrivage récent de mousquets de Sienne et d’épées de Tolède. Je pourrais vous les offrir pour l’occasion.
-Merci, mais nous avons déjà notre propre matériel répondit crânement le sicaire. Quand serons nous payés ?
-Tout de suite. »
Wilhelm posa brutalement la lourde caisse qu’il portait sur le bureau de l’homme au capuchon.
« Ne voudriez-vous néanmoins pas que mes hommes vous prêtent assistance ? reprit Don Belliachi.
-Ce sera inutile. Nous sommes déjà bien assez nombreux pour cela. Et pour une telle somme, il est hors de question que vous nous apportiez votre aide. C’est une question de crédibilité commerciale. Mais n’ayez aucune crainte : nous nous acquitterons de notre tâche avec diligence.
-Je n’en doute pas, vous honorez toujours vos obligations.
-C’est vrai répéta un ton plus bas l’homme plus sentencieusement. Nous honorons toujours nos obligations. Nicolo Orsini mourra donc ce soir. »

Sans prendre le soin de lui dire au revoir, Don Christo fit demi-tour et se dirigea vers la sortie, suivi de près par Wilhelm. Puis, semblant se remémorer une information qu’il aurait omis de transmettre, il se retourna et déclara :
« A propos, quand vous aurez tué Nicolo Orsini, apportez-moi donc son anneau sigillaire.

-Il sera fait selon vos désirs répondit l’homme toujours avec son accent semi aristocratique semi amusé. » 

 

 

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