Le Sicaire (8/8)

Publié le par Critias

Don Christo retourna à sa gondole en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Il ne marchait plus, il flottait. Il n’était plus la figure de proue de sa gondole, il était celui qui la faisait avancer. Le paysage défila à toute vitesse devant ses yeux. Demain, Venise lui appartiendrait. 
Dirigée d’une main de fer, l’antique cité sur le déclin connaîtrait un nouvel âge d’or : les Grandes Maisons, les Corporations de marchands, les banquiers et toutes les factions seraient mises au pas. Lui, Don Christo saurait agir en despote éclairé, pour la plus grande gloire de la Sérénissime. Sous son joug, un souffle nouveau sera insufflé à la Ville
« Il y a bien longtemps que le concept de République auquel les tribuns aiment tant se référer n’est plus qu’une coquille vide servant de paravent de vertu à une ploutocratie en pleine déliquescence qui sous couvert d’activités parlementaires s’en va dilapider l’argent des contribuables dans tous les tripots et bordels de la lagune et opprime sans vergogne ceux qui l’entretiennent. Le système ne se maintient que parce que chacun rêve en secret d’être un jour la main qui tient le fouet.
L’heure est venue d’instaurer un régime qui plutôt que de dresser les vénitiens les uns contre les autres les fera marcher à l’unisson dans la même direction. Un régime d’ordre et de discipline qui forcera notre ville à tourner ses armes contre les puissances étrangères et non contre elle-même. Un régime où tout le pouvoir sera concentré entre les mains d’un seul homme qui n’aura à tenir compte de l’avis de personne.
Un régime où seule la puissance fera loi. Un régime qui se maintiendra au nom du droit des forts à opprimer les faibles et à les presser jusqu’à la lie.
L’élection de demain marquera le début d’une nouvelle ère pour la cité.
Un nouvel ordre renverse l’ancien, c’est là le cours naturel de l’histoire. Les faibles la subissent et les forts la font.
Pour les générations futures, l’histoire passée restera à jamais gravée dans le marbre du Sénat, mais l’histoire future, elle, le sera sur mon trône de monarque absolu.
Demain je serai Doge. Demain tous les souverains d’Orient et d’Occident viendront me reconnaître comme leur pair, avant de courber l’échine devant leur maître. »
Aveuglé par ses rêves de pouvoir, on ne voyait plus le feu au fond de son regard, on y voyait l’enfer. Don Christo ne regardait plus droit devant lui, il regardait l’avenir, explorant méthodiquement chacun des futurs possibles de la Sérénissime.
« J’organiserai un complot en complicité avec des hauts dignitaires du Grand Conseil et du Sénat, puis je les dénoncerai au Conseil des Dix qui les fera arrêter. Les institutions à jamais discréditées deviendront la cible du peuple en révolte. Le feu et le sang des émeutes viendront purifier la ville de tous les pleutres et les mièvres qui s’y sont accumulés depuis maintenant trop longtemps. Du chaos sans nom qui s’en suivra le peuple attendra une reprise en main par un héros jailli spontanément des profondeurs de la Nation et alors je me présenterai comme étant le seul capable de restaurer l’ordre et la sécurité au nom du bien commun, et je m’accaparerai le pouvoir absolu ! »
Soudain le ciel se mit à rougeoyer et un millier de fracas se firent entendre. L’Enfer venait-il de s’ouvrir sous la lagune ? Le Créateur, écœuré par tant de vilenie s’était-il enfin décidé à briser le septième sceau ?
Il n’en était rien : les sicaires venaient simplement de donner l’assaut à la casa Orsini. Des arquebuses se déchargeaient en crachant la mort, tandis que des feux grégeois pleuvaient en flots ininterrompus sur la casa.
Obnubilé par son appétit sans fin de puissance et ses rêves de conquête, Don Christo n’entendit même pas la clameur qui montait du sud de Venise. Demain il serait Doge. Demain Venise mesurera l’étendue de sa toute puissance à l’aune de sa cruauté.
« Le pouvoir par la force, l’ordre par l’oppression, l’obéissance par la terreur, telle sera la seule maxime qui aura force de droit dans la Sérénissime. »
La volonté de puissance n’aveuglait plus Don Christo, elle le consumait. C’est à peine s’il sentit la gondole heurter le débarcadère. Il en descendit machinalement, comme un automate dont les rouages se seraient mis en branle par automatisme. L’œil fixe, la pupille dilatée à l’extrême, les deux billes de feu avaient embrasé son corps et son esprit tout entier.
« Don Christo murmura Wilhelm à son maître, dans le vain espoir de parvenir à capter son attention, un moine vient d’arriver de Murano avec la dépouille de votre neveu. »
Don Christo ne décilla même pas.
« Je l’ai fait fouiller et il n’a pas d’armes sur lui. »
Wilhelm était étonné : c’était bien la première fois que son maître paraissait totalement inconscient face au danger. Cela lui fit peur et le déstabilisa, car pour la première fois de sa vie, il connaissait cette sensation.
« J’ai néanmoins préféré lui faire retirer la cordelette qui maintenait serrée sa robe de bure ainsi que son crucifix : on ne sait jamais de quoi nos ennemis sont capables. »
Don Christo ne réagissait pas. Il était ailleurs, dans une autre Venise. Non plus une république, mais un royaume. Une Venise où l’Etat était grand, et le peuple malheureux. Une Venise à l’image de la Famille Belliachi.
« J’ai fait porter le corps de votre neveu dans le portego monseigneur, conformément à vos désirs. Il vous y attend pour la veillée funèbre. »
Don Christo se tira péniblement de sa rêverie. Sans prononcer une parole, il pénétra dans le portego suivi de Wilhelm et du moine. Approchant du cadavre pour y déposer le baiser d’adieu, il exécutait l’antique rituel vénitien comme on exécute un pas de danse. Tout en s’abaissant pour embrasser une dernière fois son neveu, Don Christo repensa au lendemain.
« Coglione, stupido coglione. » murmura intérieurement Don Christo en regardant le cadavre. Mais au fond, le sort de son neveu lui importait peu.
Demain il sera Doge. Demain il empruntera la galère Bucentaure pour jeter un anneau d’or au fond de la mer et ainsi marier une nouvelle fois Venise avec l’Océan.
Demain, il pénétrera d’un pas conquérant dans le palais Dogeal, ceint de nulle couronne, mais auréolé de son grandiose triomphe.
Ses lèvres se posèrent sur la peau glacée de son neveu. Ses muscles se figèrent, son teint blêmit, ses yeux s’injectèrent de sang : demain, il sera mort. 
« Du mercure » pensa Don Christo, c’était du mercure qui était en train de le tuer. Et une de ces substances dont les sauvages d’Amérique enduisent les projectiles de leurs sarbacanes. Le corps de son neveu en était recouvert. Don Christo avait tout de suite reconnu le poison, pour s’en être souvent servi lui-même.
Portant la main à sa gorge, il laissa tomber sa canne au sol et s’effondra à genoux avant de s’étaler de tout son long sur le dos.
Wilhelm accourut :
« Monseigneur, quelque chose ne va pas ? Votre cœur ne va pas bien ? »
La lueur de son regard, loin de se faire plus faible, s’était attisée. Les deux billes de feu chauffées à blanc regardaient avec fixité le moine venu de Murano qui venait de se tourner vers lui.
Don Christo pointa un doigt accusateur dans sa direction, voulu hurler, mais ne put que vomir un flot de sang noirâtre qui emporta avec lui un peu plus de la vie qui le quittait.
« Je crois qu’il veut se confesser, dit le moine d’une voix semi aristocratique, semi amusée.
-Je comprends dit Wilhelm qui quitta aussitôt la pièce complètement affolé. »
Posant un genou à terre, le moine se pencha sur Don Christo. Depuis qu’il était tombé, le regard de Don Christo n’avait pu quitter la petite cicatrice du moine, qui courait de la commissure des lèvres au bas du menton.
Lui prenant la main, le moine y déposa une chose à la fois métallique et tiède.
« Conformément à votre demande monseigneur, voici l’anneau sigillaire de Don Nicolo Orsini, ainsi que le doigt auquel il était passé. A l’heure où je vous parle, son corps flotte dans la lagune. Votre plan était remarquablement bien pensé monseigneur. Quel dommage pour vous que Nicolo Orsini ait fait appel à nos services quelques vingt quatre heures plus tôt. C’est que voyez-vous, dans notre profession, quelles que soient les circonstances, nous honorons toujours nos obligations.
Je regrette beaucoup d’avoir dû faire tuer votre neveu. C’était un imbécile heureux qui ne le méritait pas, mais c’était pour nous le seul moyen de vous atteindre »
Ivre de fureur mais incapable d’hurler sa haine, Don Christo chuinta un son immonde entre ses dents, un son qui ne signifiait rien mais voulait tout dire. Les yeux grands ouverts, il poussa une dernière fois un blasphème qui se perdit dans le gargouillis écoeurant du liquide rouge qui envahissait sa bouche et commençait à suinter par tous les pores de sa peau, comme si le trop plein de fiel accumulé ne lui lassait plus d’autres places.
Râlant comme une bête à l’agonie, lacérant de ses ongles les mains du moine dans un ultime élan de méchanceté, et alors que l’écheveau même de sa vie dévidait à une vitesse infinie le fil avec lequel il comptait tisser des rais dans lesquels enserrer le monde, celui-ci se brisa, sa vision se brouilla, la pièce se mit à tourbillonner, sa conscience se réduisit comme peau de chagrin, et ce fut tout.
Mais avant de sombrer définitivement dans le néant, il entendit encore la voix amusée du sicaire lui murmurer : « Je me demande bien qui va être élu Doge demain. »

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Nico du dème de Naxos 11/08/2009 14:09

Voilà, j'ai achevé ma lecture et mon sentiment général est bon. Même si l'on s'attend à la chute, celle-ci n'en reste pas moins bien amenée, le poison dont est enduit le corps de son neveu paraissant effectivement un excellent moyen pour atteindre un noble protégé par une garde personnelle. Ton texte m'évoque inévitablement Gagner la Guerre de Jean-Philippe Jaworski, avec ses intrigues machiavéliques tissés depuis le sommet de la République de Ciudalia par le Podestat. Mais la fin de ce magnifique roman est moins morale que celle de ta nouvelle. Merci en tout cas pour ce bon moment de lecture. Bien cordialementNdddN

Critias 12/08/2009 14:57


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