"Le Voyageur" 6/6

Publié le par Critias

Voyant qu’il était inutile de poursuivre l’interrogatoire plus longtemps, le Procureur se redressa dans son fauteuil et, prenant une voix qu’il voulut la plus professionnelle possible dit:

« Monsieur le Juge, je vous remercie pour votre bienveillante coopération. Mais compte tenu des faits qui vous sont reprochés, vous comprendrez aisément que je me vois obligé de vous maintenir en détention ». Se tournant vers un coin de la pièce, il adressa un signe de tête à deux policiers qui sans mot dire, emmenèrent le juge d’instruction.
Une fois le groupe sorti, le Procureur s’adressa à une dernière personne restée assise et dont le maintien autoritaire attestait du grade de Lieutenant de Police, qui jusque là n’avait pipé mot :
« Et bien mon vieux, si tu veux mon avis, non seulement ton suspect est coupable, mais en plus, il est complètement cinglé. Pour lui, c’est soit la camisole chimique en section « Détenus dangereux », soit la prison à vie.
-Cela ne m’avait pas échappé tu sais, les faits en attestent : quand un juge d’instruction tue un policier avec le buste en pierre d’une « Marianne », et qu’en plus le policier s’avère être le parrain de son fils et son propre beau-frère, cela ne fait pas montre d’une grande stabilité mentale..
-Tu as raison… A mieux y réfléchir il s’agit typiquement du genre de personnes qui te font regretter l’abolition de la peine de mort. Enfin…
Remarquant soudain l’air grave tout à fait inhabituel de son ami, le Procureur reprit :
-Avant que tu ne repartes, je peux t’offrir un café ? C’est que tu as l’air fatigué. Et soucieux.
-Oui, je le suis en effet.
Prenant une profonde inspiration, le Lieutenant regarda le Procureur droit dans les yeux et prononça d’une voix qui ne souffrait aucune défausse de réponse :
-Francis, on fait quoi pour le livre ?
-Le livre ? Mais quel livre ?
-« LE » livre Francis, celui que nous a décrit le Juge.
-Mais… parce que ce livre existe ?
-Oui Francis, il existe. Je l’ai retrouvé au milieu des bris d’os du Lieutenant Lamart et… et suite à l’audition préliminaire du prévenu j’ai cru bon de… hum… 
Le Lieutenant se racla péniblement la gorge.
-J’ai cru bon de ne pas en faire mention dans le procès verbal listant les pièces à conviction.
Un silence gêné passa.
-Je l’ai ici… sur moi… 
Levant sa main, il venait de sortir d’une pochette noire un ouvrage que l’on aurait dit sans âge.
-Je n’ai pas osé l’ouvrir. Alors je te le demande Francis : on fait quoi pour le livre ? Francis, tu m’écoutes ? »
Derrière son bureau, le Procureur était devenu pâle comme un mort. Son regard obstinément fixé sur le livre, il semblait fasciné par une force extérieure et on le devinait partagé entre une curiosité malsaine et une répulsion maladive. Se mordant la lèvre inférieure au point d’en faire jaillir quelques gouttes de sang, il passa sa langue sur ces dernières et dit sans quitter l’ouvrage des yeux et plus particulièrement un petit pétale de rose qui dépassait d’entre les pages : 
« Je crois qu’il faut le brûler. Mais avant, j’aimerais y jeter un coup d’œil. Juste un petit coup d’œil ».


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