"Le Voyageur" 5/6

Publié le par Critias

Pour la première fois depuis le début de l’entretien, le Procureur quitta le silence religieux qu’il avait observé jusqu’alors :
« Quand vous dites « IL », vous voulez parler de l’individu que vous m’avez décrit au tout début de notre discussion ? »
Un instant, le Procureur vit chez le Juge les muscles de sa mâchoire tressaillir, se bandant si fort qu’il entendit les dents craquer, tandis que des gouttes de sueur âcre perlèrent le long de son front, poussées par les palpitations d’une veine.
« Oui, c’était bien lui ». 
A ce moment-là les deux minuscules têtes d’épingle qui achevaient de disparaître au fond de l’iris, se dilatèrent brusquement, emplissant tout l’espace, ne laissant plus voir la couleur des yeux. Le visage du Juge n’était plus blanc, mais translucide, laissant apparaître la moindre veinule que venait déformer les spasmes nerveux qui agitaient ses muscles. La voix se fit presque inaudible, réduite à un simple chuintement :
« Il était là. Et j’ai tout de suite compris qui il était vraiment. C’était lui, le Voyageur. Il habite dans le livre et vit entre ses pages. Celui qui en parcourt les lignes, lui ouvre une porte vers son esprit. Lui, en pénètre les rouages, en vicie le fonctionnement et en presse les leviers, exacerbant le mauvais côté des hommes au point de leur faire perdre toute raison, agissant comme un catalyseur de la folie. C’est ce qui est arrivé à ceux qui l’ont lu… C’est ce qui arrivera aux autres qui le liront »
De son côté, le Procureur s’enfonça un peu plus dans son fauteuil, cherchant à dissimuler un sentiment de malaise mal contenu.
« Et bien quoi ? Cela vous étonne-t-il tant que ça ? Mais qu’est-ce que vous vous imaginiez ? Que l’on pouvait ainsi laisser dans une même pièce des intellects puissants et un ouvrage exaltant les pulsions les plus sombres des individus sans que jamais leurs pensées ne se cristallisent ? Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Telle est la règle maîtresse qui prévaut sur toute chose en ce monde. Pourquoi n’en irait-il pas de même avec notre esprit et les émanations de notre pensée ? Croyez vous peut-être qu’elles disparaissent quand nous les oublions, comme le son d’une corde quand elle a cessé de vibrer ?
Il n’en est rien : libres de toute attache, elles s’en vont dans le libre éther, se regroupent par affinités puis se condensent, au point d’en devenir palpables dans notre monde.
Le Voyageur n’est rien d’autre : il est la transformation et la personnification de nos mauvais penchants, de notre colère et de nos pensées enfouies, de notre instinct de prédateur. Caché dans le livre, il attend sa proie avec l’assurance et la sérénité que confèrent les siècles… Et quand il en vient une, il se sert de son corps comme d’un réceptacle, se livre à ses exactions, cherchant à surpasser en horreur les précédentes, puis s’en retourne d’où il est venu, entre les pages du livre.
Il était là dans mon bureau, jouant avec une des roses du bouquet que j’avais acheté pour mon épouse, humant son parfum comme s’il s’était agit d’une fragrance rare, puis il se tourna vers moi et après… après… oh après… »
Le Juge prit sa tête entre ses mains et s’effondra en sanglotant, prononçant des mots inintelligibles entre ses pleurs.

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