"Le Voyageur" 4/6

Publié le par Critias

Ce troisième évènement me convainquit définitivement de la nécessité d’interdire l’accès au bâtiment. Je subodorais en effet que quelque chose d’étrange habitait ces lieux, car je ne pouvais croire qu’en trois jours autant de crises de démence aient pu survenir de manière aussi impromptue, dans les mêmes locaux, en manifestant les mêmes symptômes. Mais par lâcheté je l’avoue, je n’osais me rendre sur place et laissais le soin à de plus expérimentés que moi de recueillir l’ensemble des pièces susceptibles d’intéresser l’affaire.
Elles s’étalaient partout ce vendredi soir, bien proprement emballées dans des sachets en plastique transparent, seul rempart entre elles et ma curiosité avide teintée de voyeurisme, que dissimulait mal une fausse conscience professionnelle. Je dois confesser en effet que je n’éprouvais rien en regardant les effets des victimes et des assassins empilés pèle mêle dans le plus grand désordre. Je nourrissais le sentiment de félicité extrême que l’affaire qui m’était tombée entre les mains était un cadeau de la Providence et que je pourrais espérer un avancement conséquent si j’en dénouais le mystère. Que voulez-vous monsieur le Procureur, je suis un homme bon, mais la bonté est une vertu hélas soluble dans l’ambition et le cynisme. C’était donc uniquement en termes d’évolution de carrière que je considérais les éléments qui s’offraient à mon regard, cherchant parmi eux à les réduire à leur plus petit dénominateur commun, au petit fil rouge qui, en le tirant, me permettrait de défaire le nœud gordien de cet imbroglio qui jusqu’à présent semblait inextricable.
Ce fut alors que je le vis. Il était tellement simple, tellement anodin… Il était là, posé devant moi, l’air de rien, étonnant de banalité. D’une banalité telle qu’à vrai dire en d’autres circonstances je ne lui aurais jamais prêté la moindre attention. 
C’était un livre. Un livre qui ne payait pas de mine, et de tous les objets qui avaient été placés sous scellés, il était le seul commun aux trois assassins. Les photos prises par les policiers en attestaient. Il avait été tiré de son carton et posé sur la table, l’unique table de l’étage, à laquelle s’étaient assis chacun des meurtriers. Pris un instant par un vertige dont je ne sus jamais s’il fallait l’attribuer à l’émotion de ma découverte ou à la fascination que le livre exerçait sur moi, j’approchais une main tremblante de sa couverture, désireux de percer son mystère. Je frémis de tout mon être lorsque enfin je le touchais, comme on frémit sous la caresse d’une maîtresse aimante, mais avec cette sorte de frisson glacé que l’on éprouve qu’au contact de choses si ignominieuses et abjectes qu’il vaut mieux pour le salut de son esprit et de son âme en oublier le nom et en bannir à jamais le souvenir dans les profondeurs de l’oubli. Tiraillé entre la répulsion que m’inspiraient tant la peur que la raison, et une fascination morbide irrésistible, ce fut, pour mon malheur, cette dernière qui prit le dessus sur ma volonté, lorsque des fils invisibles attachés à mes mains me forcèrent à en ouvrir les pages.
Vous savez monsieur le Procureur, on peut trouver beaucoup de choses entre les pages d’un livre : le savoir du monde, la sagesse des Anciens, l’intimité des consciences, les fantasmagories des écrivains ou encore les récits des temps jadis, perdus dans les limbes du temps… Parfois aussi, on y trouve Dieu. 
Moi, j’y trouvais l’abîme, mais lorsque je plongeais mon regard entre ses lignes, ce fut l’abîme qui plongea en moi. Je ne saurais plus vous dire combien de pages comptait l’ouvrage… sans doute cela dépend-il de celui qui le lit. Je ne vous révèlerai jamais, fut-ce au prix de mon âme, ce qui y était marqué : c’est par trop épouvantable pour que la raison de quiconque y survive. Mais celui qui avait tracé ces mots, ou plutôt ces maux, M-A-U-X, l’avait fait avec une plume de fer et les avait également gravés au stylet dans le cœur de celui qui allait les lire. Un instant en appréciant le grain du parchemin et celui de la couverture, je me plus à penser qu’il avait été fait avec de la peau humaine. Mais qui sait… peut-être n’était-il fait que de la matière dont sont faits les songes…
Sans quitter des yeux le vénérable ouvrage, je passais ma main à tâtons sur mon bureau, cherchant fébrilement à atteindre le combiné de mon téléphone. C’est qu’il fallait absolument que je fasse part de ma découverte à Daniel, je veux dire au Lieutenant Lamart. De plus, j’avais besoin de précisons : qui avait trouvé le livre ? De quand datait-il ? Et surtout : quelqu’un d’autre l’avait-il lu ? Quelqu’un d’autre avait-il pris connaissance de son effroyable contenu ? Après un bref échange avec Daniel, je reposais le téléphone sur son socle et remontais lentement les yeux, sentant une présence dans la pièce, qui pesait sur moi de tout son être. C’est alors que je le vis : il était là.

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