"Le Voyageur" 3/6

Publié le par Critias

Je veux bien sûr parler de l’enfer des bibliothèques, ces parties fermées au public où l’on rangeait autrefois les ouvrages licencieux, que ces derniers portent atteinte aux mœurs, à la religion ou à la morale. Au début du vingtième siècle encore, on y envoyait également les ouvrages de magie, d’alchimie et de spiritisme. 
Ironie de l’histoire, si toutes les bibliothèques de la région parisienne participaient à l’évènement, ce fut à l’exception notable de la bibliothèque « Mazarin » et cela parce que justement les ouvrages des enfers avaient été perdus au dernier étage, celui là même qui avait dû être vidé en catastrophe. Quoi qu’il en soit, ce furent ces circonstances entourant le drame qui contribuèrent à attirer le regard des médias vers la bibliothèque Mazarin. Aussi, pour notre malheur furent-ils aux premières loges pour assister au deuxième meurtre. Les circonstances monsieur le Procureur vous sont certainement mieux connues. Mademoiselle Pauline Lancet, étudiante en Licence d’Histoire, unanimement appréciée de ses camarades de promotion, a été vue redescendant du sixième étage, quelques minutes seulement après y être montée, tenant à la main un bâton ensanglanté que l’on identifiera plus tard comme étant un fragment du manche à balais avec lequel elle a essayé d’étrangler monsieur Desmond, la personne chargée de l’entretien. Le manche de l’objet s’étant brisé sous la violence de la traction, mademoiselle Lancet a dû se résoudre à achever sa victime avec le bris de bois qui lui restait. Le corps était dans un état effroyable : d’après le rapport du médecin, on aurait pu passer le poing dans le crâne du défunt, ce qui attestait sans contestation possible de la puissance des coups. Puissance singulière d’ailleurs, si on la mesure à l’aune de la corpulence de la meurtrière qui ne pesait guère plus de cinquante kilos. 
La suite monsieur le Procureur, vous la connaissez, la presse en a suffisamment fait état : un policier intervenu sur les lieux a dû se résoudre à abattre la jeune fille après qu’elle s’en soit prise à un de ses collègues. Ce dernier est d’ailleurs toujours dans le coma et j’ai hélas eu confirmation du chirurgien qu’il ne remarchera plus…
Ce fut ce deuxième accès de folie meurtrière qui me força à m’intéresser de plus près à ce que j’avais tout d’abord considéré comme un tragique fait divers, un de ceux qui sont d’autant plus heurtants qu’ils sont rares. C’est à ce moment-là que j’ai failli à mes devoirs, ne prenant pas suffisamment rapidement les mesures à même d’endiguer le phénomène et d’empêcher le troisième meurtre. 
Monsieur le Procureur, à ce stade-là de mon exposé il est inutile que je vous assomme d’une foultitude de détails sordides, les faits ressemblant tragiquement aux précédents. Il suffit que vous sachiez que nous n’avons pu nous assurer du prévenu uniquement parce que ce dernier s’était brisé les phalanges à s’acharner sur sa proie. J’aurai voulu l’interroger personnellement, mais d’une part sa santé mentale ne l’aurait pas permis et d’autre part, le temps m’aurait manqué entre l’heure de son entrée aux urgences psychiatriques et celle de son décès. A ce propos, le plus étonnant n’est pas tant le fait qu’il ait trouvé la mort suite à une injection excessive de calmants, mais surtout qu’il ait pu rester aussi longtemps en vie alors qu’elle dépassait de cinq fois la dose létale. Toujours pour les mêmes raisons, le légiste ne s’explique pas l’absence évidente d’efficacité de la camisole chimique. 

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