"Le Voyageur" 2/6

Publié le par Critias

En ce qui concerne le Lieutenant Lamart, j’ai heureusement de très bons rapports avec lui, puisqu’il est, en plus d’être un collègue apprécié de tous, un excellent ami, mon beau-frère et de surcroît le parrain de mon fils. De ce fait, il me pardonne aisément les facéties consistant à le convier à des heures indues pour qu’il me parle des obscures circonstances entourant des évènements qui ne l’étaient pas moins. De toute manière, le hasard avait voulu que ce soir-là nous dînions ensemble et en retard déjà de plus d’une demi-heure nous n’aurions pas été trop de deux pour affronter nos épouses respectives. Je dois toutefois vous avouer que mon appel n’était pas tout à fait innocent. Il y avait un point de détail dans l’affaire de la Sorbonne qui m’intriguait et qui à mon sens méritait d’être éclairci. 
Monsieur le Procureur j’imagine que vous ne savez certainement de l’affaire que ce que la presse a bien voulu broder autour, aussi vais-je vous faire un court exposé des évènements tels qu’ils se sont déroulés mais surtout tels que la police a pu les reconstituer à partir des indices collectés et des témoignages recueillis.
Le premier meurtre a eu lieu…ne prenez pas cet air étonné. Oui c’était un meurtre. Un meurtre qui n’avait rien de prémédité ou de mûrement réfléchi mais un meurtre tout de même. Un meurtre commis avec toute la rage et toute la hargne dont était capable son auteur. 
Au point que celui-ci ait préféré se donner la mort avec sa victime plutôt que de renoncer à son forfait… Le premier meurtre disais-je a eu lieu mardi dernier, le 10 octobre 2008. Il fut d’autant plus choquant que rien ne laisser présumer dans la personnalité affable du Professeur Lalande qu’il pourrait un jour se livrer à un tel déchaînement de violence. La soixantaine grisonnante, le Professeur Lalande, enseignant en littérature classique, latine et grecque était ce jour-là d'après ses collègues en train de mener ses recherches au sixième étage du bâtiment dit « Mazarin », une bibliothèque spécialement dédiée aux ouvrages anciens et plus particulièrement à ceux de la Renaissance. Accessoirement, ce bâtiment est également le plus vieux du campus et est actuellement partiellement en réfection. Il y a quelque temps en effet, des infiltrations d’eau ont pu être observées au dernier étage, des infiltrations menaçant la somme prodigieuse et inestimable d’incunables dont la rareté se le dispute allégrement à la valeur et qui avaient été stockés là dans le plus grand désordre par des profanes qui avaient vu dans ce dernier étage un grenier fort appréciable pour toutes ces vieilleries. Le Professeur Lalande avait profité du fait que les manuscrits aient été transportés à l’étage inférieur pour s’efforcer d’y mettre bon ordre. Ce fut en lisant l’un d’eux qu’il forgea la résolution criminelle irrésistible d’aller mettre à mort le sympathique et apprécié monsieur Louvet, bibliothécaire de son état. Aux dires des témoins et de la police, il l’aurait roué de coups avant de se défenestrer avec lui, l’emportant du même coup dans la mort. Bien que les deux défunts se soient rompus les os au contact du sol, leurs visages sont restés remarquablement inchangés et renseignent ainsi efficacement sur les circonstances précédant le drame : celui du Professeur Lalande portait encore le masque de fureur extrême qu’il arborait alors qu’il poursuivait de sa frénésie meurtrière le pauvre monsieur Louvet, lui déformant les traits dans une sorte de rictus de haine indicible et morbide. N’eût été l’absence totale de lueur dans ses yeux, on l’aurait dit vivant. 
Quant au visage de monsieur Louvet…mon Dieu, pour reprendre les mots du médecin légiste, « on aurait pu reconstituer sans difficulté et dans les moindres détails la chevalière de l’agresseur tant les marques laissées ont été imprimées profondément dans sa peau ». A vrai dire, seule l’analyse dentaire a pu nous permettre d’identifier la victime avec certitude.
Nous avons eu beau fouiller et refouiller dans la vie des deux protagonistes, croiser les témoignages… Rien. Nous n’avons rien trouvé. Ils n’étaient l’un pour l’autre que de sympathiques relations professionnelles et ne nourrissaient aucune inimitié. J’en ai donc conclu à un accès de folie comme il peut en avoir parfois en de très rares occasions. Normalement, ce genre d’évènement, dont la fréquence n’est pas si rare si on la rapporte au plan national, n’aurait que dû faire l’objet d’un entrefilet dans la presse. Malheureusement pour nous, les journaux en ont fait leurs choux gras et ont rivalisé de cynisme dans le choix de leurs titres, puisque le jour de la tragédie coïncidait exactement avec celui de l’ouverture des enfers. 

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