"Le Voyageur" 1/6

Publié le par Critias

« Le Voyageur ».

« Il était grand. Oui… très grand. Et d’une largeur sans pareil. » 
L’homme qui venait de prononcer ces mots semblait porter au loin un regard désespérément vide tandis que toute sa conscience paraissait tournée vers l’intérieur, fouillant et refouillant sans cesse les pans de sa mémoire à la recherche d’une parcelle de souvenir.
« A moins qu’il ne fût petit ? Oui… petit. Il était très petit. Petit et maigre. D’une maigreur si maladive qu’on l’eût dit tout droit sorti du tombeau. »
L’œil halluciné et d’une fixité de statue que la lumière sourde et diffuse du lieu ne parvenait pas à faire ciller, la pupille réduite à une minuscule tête d’épingle, sa vision passait à travers son interlocuteur sans s’y arrêter, pointant vers un hypothétique et lointain horizon qu’interdisait l’exigüité de la pièce et l’absence d’ouverture.
« Mais peut-être était-il plutôt trapu ? Oui c’est cela : il était trapu. Trapu et gros. Enorme même, suintant tellement la graisse par tous les pores de sa peau que c’en était écœurant. A moins que… »
Un bref instant, de petites lueurs s’allumèrent au fond des prunelles immenses, s’agitèrent un court moment, puis s’éteignirent comme elles étaient venues, sans perturber l’indifférence hagarde de celui en qui elles étaient nées.
« En vérité, je ne crois plus pouvoir me souvenir de sa carrure. De ses traits non plus d’ailleurs. Mais s’il y a bien une chose dont je me rappelle avec certitude, une chose qui est restée gravée dans mon esprit de manière aussi profonde et nette que si elle avait été gravée dans du marbre, c’est l’indicible sentiment de malaise que j’ai éprouvé lorsqu’il est apparu dans mon bureau. 
Car il est apparu entendez-vous bien, et j’insiste sur le choix de ce mot et sur le sens qu’il revêt. Je ne l’emploie pas ici par commodité de langage ou fantaisie oratoire. Je l’utilise ici en son acceptation première, à savoir qu’il n’y avait rien et que tout d’un coup… il était là. Simplement là. Il n’y eut pas de grand éclair de lumière ou de voix d’outre-tombe annonçant quelque terrible châtiment. C’est juste que là où auparavant il n’y avait personne, à présent il y avait quelqu’un. Quelqu’un ou quelque chose…  
Mais, monsieur le Procureur, je me rends compte que je ne fais pas preuve d’une clarté exemplaire dans le récit des évènements que vous m’avez demandé de conter, aussi me permettrez vous peut-être pour une plus grande intelligibilité du propos de commencer par le début ».
Sans attendre l’autorisation de son interlocuteur ni même un signe de celui-ci, l’homme, comme un de ces automates mus par un ressort par trop longtemps retenu, poursuivit sur sa lancée dans une sorte de pantomime grotesque à laquelle on aurait adjoint le son éraillé d’un antique phonographe, trop fragile pour que l’on puisse l’arrêter sans en briser le mécanisme :
« Il était tard, presque huit heure ce vendredi lorsque je reposais le combiné du téléphone sur son socle, après avoir appelé et convoqué le Lieutenant Daniel Lamart pour que nous parlions des derniers développements de l’affaire de la Sorbonne. Certes, l’heure était tardive mais en tant que jeune juge d’instruction, il n’est pas du tout inhabituel que je ne quitte mon bureau avant dix heures. Mais monsieur le Procureur, vous savez sans doute mieux que moi à quoi vous en tenir sur les horaires de travail dans la justice. 

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sarah 01/07/2009 16:32

Joli texte...

Critias 02/07/2009 09:53



Merci à toi ;)


 


Le plus abouti pour le moment reste "Le Voyageur".


 


@+!!!