La maison, là-haut sur la colline...

Publié le par Critias


 Longtemps je me suis demandé si la maison, là-haut sur la colline, avait été bâtie par la main de l’homme. Cette interrogation m’avait-elle été inspirée par un de ces étranges motifs, curieusement ouvragés, de la lourde grille de fer forgé qui courait tout au long de l’immense propriété, la ceinturant d’une fantastique farandole de créatures et de symboles et qui laissait à l’observateur une bizarre impression d’inachevé, comme si sa présence eu manqué pour que la danse soit complète ? Ou venait-elle plutôt de la sombre végétation, improbable et tortueuse, qui s’était répandue partout dans le parc et qui paraissait avoir enfoui sous sa chape, jusqu’aux ombres et aux silences ? Ou encore de ces arbres sans âge, aux troncs immenses et aux racines profondes qui semblaient s’élever vers l’infini comme pour toucher les étoiles et qui avaient l’air d’écarter leurs branches noueuses, lourdes et drues de feuillage et de ressentiment, comme pour dissimuler de fantasmagoriques scènes au regard du visiteur ?

 Je ne sais. Je ne suis sûr de rien sinon d’une chose : d’aussi loin que je me souvienne, la maison, là-haut sur la colline, a toujours exercé sur moi une inépuisable fascination. Et du jour où j’en pris possession, elle me parut plus extraordinaire encore. Je me pris d’admiration pour l’incroyable réalisme de ces statues de pierre de créatures humanoïdes dont parfois, les soirs où la conscience alanguie par la fatigue et l’imagination aiguisée par le sommeil, je sentais la pesanteur de leur regard d’améthyste posé sur moi. Pour ce fantastique cercle de pierres, vestige d’une ère oubliée, dont je ne savais si elles avaient jailli spontanément du sol ou étaient tombées du ciel, attirées par quelque énergie invisible et auxquelles je prêtais plus volontiers la disposition à la main des dieux qu’au hasard de la nature.  

 Lorsque je m’y promenais le soir, je ne manquais jamais une occasion de passer par la serre, rêvasser un moment devant ces magnifiques et étranges fleurs au parfum suave et enivrant que l’on aurait en vain cherché dans un ouvrage de botanique et qui étaient demeurées impeccablement entretenues malgré des décennies de délaissement. En rentrant, je m’attardais encore un peu devant l’étang, au dessus duquel flottait une mince brume à travers laquelle la lumière d’un soleil mourant ou d’une lune naissante tissait d’imperceptibles fils d’argent, dessinant autant de visages que l’imagination pouvait bien y trouver. Lorsque mon esprit exalté finissait presque par rendre ces apparitions tangibles, je m’en retournais vers la maison, obéissant aux commandements d’une main invisible plutôt qu’à ceux de ma volonté propre, qui se serait complue à me laisser là, des heures durant, hypnotisé par le spectacle des plantes et de la brume.

 Peut- être était-ce la maison elle-même qui m’attirait ? Avec son escalier monumental dévoré par les herbes folles, qu'ornaient deux colonnes de pierre noire soutenant un lourd appentis de roc brut, elle avait quelque chose de ces anciens temples barbares dédiés à des divinités déchues. Mais tout en elle transpirait la banalité, comme si elle avait été recouverte à la hâte d’une épaisse couche de vernis de tout ce qu’une construction pouvait compter de commun et d’ordinaire. Et pourtant, tout en elle suggérait aussi le travestissement grossier de ce qu’elle aurait dû être. Avec sa curieuse harmonie des proportions et son esthétique improbable, la maison avait quelque chose de cyclopéen et de terriblement chaleureux à mes yeux. Pour la première fois de ma « vie », plus qu’en tout autre lieu, je me sentais chez moi. Captivé, capturé, par ces murmures devinés plus qu’entendu qui ensorcelaient l’atmosphère et qui attiraient le visiteur aussi sûrement que le joueur de flûte de Hamelin le fît des enfants de la ville, je me plaisais à suivre les circonvolutions tortueuses de la demeure, m’efforçant en vain, par jeu ou par dérision, je ne sais, d’en tracer un schéma intelligible à un cerveau humain. Poursuivant des ombres qui se dissipaient sans un souffle, je cherchais comme un enfant à découvrir ça et là, ces signes laissés par elles, signes qui auraient dû m’être totalement inconnus et qui pourtant m’étaient extraordinairement familiers. M’égaillant longuement sous le regard scrutateur mais bienveillant de cette présence évanescente qui s’évanouissait sitôt que je prenais conscience de son existence, mais qui ne manquait jamais une occasion de se rappeler à moi quand mes rêveries me l’avaient fait oublier, je poursuivais mes investigations selon ma fantaisie. Au gré de mes pérégrinations, je finissais immanquablement par arriver au seuil de cette gigantesque cave dont je n’avais jusqu’à présent mesuré la taille qu’à l’écho qu'y produisait ma voix, et sur lequel je restais, comme pour ne pas être aveuglé par un mystère trop grand. Ce n’est que hier que je me suis enfin décidé à l’arpenter. 

Maintenant je sais. 

Je vais redescendre dans la cave. J’ai décidé de ne pas remonter. Je m’en vais rejoindre mon peuple, celui des faunes, des fées et des elfes. Celui de toutes les puissances immanentes de la nature et des forces originelles de ce monde. Celui que vos esprits étroits faits de matérialisme borné ont rejeté loin de cette fable complaisamment forgée dans le mensonge par vos intelligences perverties, devenues incapables de distinguer le vrai du faux et que dans votre orgueil démesuré vous avez osé appeler « réalité ». Celui sur lequel pour vous garder de vos peurs primales, vous avez craintivement jeté un voile de dénégation nommé « rêve ». Celui qui est parvenu, aux points où ce voile touche votre monde, à le déchirer et à maintenir sa présence. Celui qui suinte, grouille et suppure par tous les interstices de votre inconscient. Celui que vous avez eu l'audace d'enfermer à la surface de vos songes mais qui demain, quand vous vous réveillerez, vous aura peut être enchaîné au plus profond de son cauchemar. Celui auquel un destin cruel m'a arraché et vers lequel je m'en retourne à présent.

Présentée au concours de micro-nouvelles des éditions L'Iroli, ce texte n'a malheureusement pas retenu l'attention du jury...


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oodjoo 21/08/2010 16:35



Bonjour, j'ai suivi le lien que tu as mis sur un de mes posts dans le forum de tric-trac, et j'ai parcouru quelques-une de tes nouvelles ( je lirai le tout plus tard ). J'aime bien celle-là, elle
dégage une ambiance qui me plait, ça me dirai bien d'habiter dedans,  peut-être devrais-tu t'en servir de base pour une nouvelle plus longue, peut-être un roman, pourquoi pas. En tout
cas, je poste une photo de ta maison, je l'ai trouvé, elle existe :  ( je m'en sers pour illustrer un jeu en
création, elle m'a tout de suite fait penser à la tienne ! )





 



Critias 27/08/2010 17:34



Et bien merci beaucoup ! Cela me fait plaisir que tu aies aimé. Pour ce qui est d'écrire un roman, c'est mon vœux le plus cher et pour l'instant, je m'attelle sur du roman noir fantastique... je
ne sais pas encore ce que cela va donner, ni même si je projet va être mené à bien. Mais je suis dessus. ;)


 


@+!!!



Éditions de Rouffignac 05/12/2009 02:01


Puisque notre site semble actuellement inaccessible, je vous propose de taper  " alain couraud " dans la fenêtre Google, cela vous permettra peut-être de tirer un trait sur vos doutes !
:0)
A bientôt,
Alain 


Éditions de Rouffignac 05/12/2009 01:55


Bonsoir,
Je viens de vous lire, et ma première impression, celle dont on dit qu'elle est souvent  la bonne, m'incite à vous inviter à me contacter si le coeur vous en dit. Je ne vous promets pas la
lune, mais peut-être une ouverture afin de ressortir de votre cave. Amicalement, Alain


Critias 13/12/2009 13:40


Je m'en occupe de suite !