La vue était rouge

Publié le par Critias

La vue était rouge.

Rouge. La vue était rouge. 
Je sentais le sang affluer dans mon crâne en torrents bouillonnants, déchirant mes veines pour se frayer un passage jusqu’à mon cerveau, soulevant ma peau pour en envahir l’espace là où il n’y en avait plus, pénétrant jusqu’à mes orbites au point d’en rougir ma vision et de dissimuler à mon regard la lumière aveuglante du dehors. 
Une lumière de feu. Une lumière de flammes. Une lumière si destructrice qu’elle en avait brûlé la pellicule de protection de la vitre, maintenant parcourue d’éclairs d’électricité statique, zébrant de bleu l’atmosphère surchargée d’ozone.
Les hurlements du métal dilaté à l’extrême par la température infernale de l’extérieur couvraient les frottements des gaz contre la coque, qui jaillissaient en jets d’un blanc éclatant tout autour de la structure, l’enfermant dans une sorte de cône de lumière éblouissante.
L’air vicié de la cabine, saturée par l’odeur de transpiration âcre qui se déversait en flots ininterrompus de nos corps était rendu plus irrespirable encore par le taux de gaz carbonique qui n’en finissait plus de monter, produit dangereux de nos respirations haletantes que la pompe ne parvenait plus à recycler.
La chaleur devenue intolérable achevait de rendre suffocant le peu d’oxygène restant, que je m’efforçais en vain de faire pénétrer dans mes poumons rendus douloureux par les afflux de gaz brûlants, qui n’avaient pour seul mérite que celui de me rappeler que j’étais encore en vie.
Le sang qui me fouettait les tempes commençait à présent à s’épancher de mon nez et de mes oreilles, coagulant instantanément sous les effets conjugués de la température et de la pression, éclatant contre la visière de mon casque en y dessinant autant de petits soleils. 
Je pouvais sentir avec un plaisir affreux une douleur violente et aigüe envahir ma mâchoire, serrée comme jamais un étau ne l’aurait été. Dans ma bouche se mêlait à la saveur amère des morceaux de caoutchouc de mon protège-dents le goût acrimonieux et métallique d’un de mes plombages, mélangé à une fine poudre granuleuse que je reconnus aussitôt pour être une ou plusieurs de mes dents.
Entrainé dans les airs par l’action de l’accélération, je flottais à quelques centimètres de mon fauteuil, entravé par les lanières d’une ceinture qui défiaient les lois de la résistance des corps.


Brutalement, les rétrofusées se mirent en marche. Le contrecoup fut terrible.
Plaqué contre mon siège par la gravité extrême qui régnait à ce moment là, je pouvais sentir la moindre des aspérités de ma combinaison s’imprimer dans ma chair et devenir partie intégrante de celle-ci, tandis que toutes les vibrations de la cabine se propageaient et s’amplifiaient le long de mes os, menaçant à chaque instant de briser les articulations de mon corps, transformé en une simple caisse de résonnance tiraillée par des forces qui excédaient par trop sa résistance.
Le sang de mon organisme qui semblait tout entier s’être réfugié dans ma tête reflua brutalement vers mes jambes, laissant mon cerveau exsangue et mon corps meurtri. Pris par le tourbillon de mon esprit vacillant, le temps se dilata à l’infini, puis se replia sur lui-même, concentrant l’éternité en un instant, l’immensité en un point… Déchirant la toile des évènements qui s’était faite patchwork, une étincelle de conscience se fit jour un bref instant, me permettant de percevoir le fracas du fer sur la terre, le crissement de la pierre concassée sur l’acier broyé. Puis, partant comme elle était venue, l’étincelle s’éteignit, ma vision se brouilla, mon esprit tournoya, le néant m’envahit, et ce fut tout. Mais avant de sombrer définitivement dans les ténèbres, j’emportai avec moi l’image du poing de Dieu s’abattant sur nous et nous réduisant en cendres entre ses doigts.
Noire. La vue était noire.

Je ne repris connaissance qu’approximativement une demi-heure plus tard, réveillé par le crachotement de la radio de bord qui débitait de manière ininterrompue des messages d’appel depuis la base d’envol. Papillonnant des paupières et l’esprit encore embrumé par les forces auxquelles il avait été soumis, je tendis un bras hésitant vers le tableau de contrôle, cherchant à tâtons à atteindre le micro de communication. Le trouvant enfin, j’appuyai sur le bouton de commande de la visière de mon casque, qui s’ouvrit en glissant vers le haut dans un petit bruit sec de détente de gaz. Rassemblant toutes les forces qui me restaient, je soulevai péniblement le micro, l’approchant lourdement de ma bouche puis, prenant une lente et profonde inspiration qui me déchira les poumons, je parvins seulement à murmurer : « Nous avons réussi ». 
Incapable de soutenir plus longtemps l’effort que ce simple geste me demandait, je laissai choir le micro qui alla percuter le sol métallique de l’habitacle, pendouillant lamentablement au bout de son fil. D’ici à trois minutes, le temps que ce message radio parvienne à ses destinataires, j’aurais effectué les contrôles de sécurité nécessaires. Tournant la tête de part et d’autre de mon siège, je constatai avec soulagement à la vue des voyants de leurs combinaisons que mes deux compagnons de vol, bien qu’encore évanouis, étaient en bonne santé.
Dardant enfin mon regard vers l’extérieur, je vis un spectacle que jamais je n’oublierai : filtrant à travers la mince atmosphère quasi inexistante et la poussière que notre atterrissage avait soulevée, la lumière du lointain soleil naissant dévoilait à perte de vue un horizon rocailleux fait de trous, de bosses et de plaines, si riche en oxyde de fer qu’il en rougeoyait sous la moindre lueur, découpant jusqu’à la plus petite aspérité de ce paysage à nul autre pareil.
Presque seul dans un cylindre de métal posé sur un sol que la chaleur des rétrofusées en faisant fondre la silice avait transformé en disque miroitant, submergé par l’émotion, une petite larme coula le long de ma joue : le moment était historique. Après six mois de voyage dans le vide le plus absolu, après avoir parcouru près de cinquante-six millions de kilomètres dans l’espace intersidéral, nous étions les premiers hommes à avoir réussi à nous poser sur Mars, la planète… rouge. La vue était rouge.


Commenter cet article

PAA 22/03/2009 23:05

Miam ! Envie de connaitre la suite !Mais surtout : comment vont ses dents ?? C'est ça qui m'a le plus marqué, cette histoire de dent(s) en poudre...

Critias 23/03/2009 09:08



Hélas hélas mon bon PAA ! Il n'y aura pas de suite ! C'était simplement une nouvelle écrite pour un concours du CROUS? nouvelle dont le thème était... Rouge.


;)