Le Sicaire (1/8)

Publié le par Critias

"Le Sicaire": une sombre intrigue dans les ruelles tortueuses de la Venise du 16ème siècle…
Rétrospectivement, je trouve que si les descriptions baroques donnent un côté fort au récit , le caractère par trop outrancier et sans nuance des personnages nuit à l'immersion du lecteur. Mais le texte reste à mon sens agréable à lire.
« Mi figlio, je veux un nom, juste un nom ! »

La voix douce et chevrotante de Don Christo Belliachi n’arrivait pas à occulter le caractère atroce de la scène qui se déroulait ce vendredi 13 octobre 1553 à Venise, dans les geôles de la somptueuse villa Belliachi en amont du Grand Canal.
Le visage révulsé, les yeux exorbités, les os broyés par les brodequins d’un chevalet, il émanait du corps atrocement supplicié d’un prisonnier une odeur d’excréments et de sueur acre qui se mêlait à celle du salpêtre suintant des murs.
Recroquevillé dans un coin de la pièce, les vêtements trempés de sang et le visage mouillé de larmes, un bourreau psalmodiait un pater noster entre deux dégorgements, pleurant dans sa cagoule comme un enfant effrayé, incapable d’en supporter plus et de poursuivre son office.
Son regard doux et compatissant rivé sur le mourant, passant une main aimante sur son visage, Don Christo Belliachi souriait de ce sourire qu’ont les madones et les saints sur les images pieuses.
« Mi figlio, répéta-t-il d’une voix doucereuse, un nom ! »
Rassemblant les bribes de conscience qui lui restaient, réunissant dans un effort surhumain les morceaux épars de sa volonté détruite, le malheureux humecta sa gorge et parvint seulement à chuinter péniblement entre ses dents brisées un mot, un seul :

« Orsini ».

Ce fut le dernier qu’il prononça : Plus proche de Dieu que jamais, l’homme ne vit pas Don Belliachi dévisser le pommeau de sa canne, pas plus qu’il ne sentit la lame qui y était dissimulée lui trancher la gorge à la vitesse de l’éclair. 
Le vieil homme avait effectué la manœuvre avec une vitesse anormale pour quelqu’un de son âge.
Vieux de plus de soixante ans à une époque où atteindre les quarante confinait au miracle, Don Christo Belliachi présentait à l’observateur l’aspect suivant : de grande taille, le poids des ans et non celui des remords avait fini par le voûter.
Le front haut, le crâne évasé, son visage était fendu d’une mince bouche rouge vermillon jurant avec la blancheur sépulcrale de sa peau presque translucide qui laissait voir par endroit les petites veines dans lesquelles circulait le venin distillé par son cœur de pierre.
Ses cheveux, qui avaient dû être autrefois d’un noir de jais, étaient désormais devenus sous l’action du temps d’un blanc de lait, retombant en cascade sur sa nuque.
En vérité, l’extraordinaire pâleur de Don Christo Belliachi était encore furieusement rehaussée par l’éclat outrancier de ses yeux gris mort au fond desquels brillait en permanence une lueur malfaisante.
Les deux billes de feu au milieu de ce visage de glace perçaient les cœurs, sondaient les âmes et fouillaient les esprits de tous ceux qu’elles scrutaient avec une fixité de statut.
Aussi pénétrant qu’une lame de poignard, le regard indicible mettait à jour les intentions les plus cachées et les secrets les mieux gardés des hommes qui avaient le malheur de le croiser.
Mais en ce moment même, ce regard était tout entier dirigé sur une goutte de sang qui ruisselait le long de la lame de la canne épée.
Son visage auparavant grimé en image d’icône avait repris son aspect ordinaire : celui d’un marbre impénétrable. 
Au fond de ses pupilles insondables, la flamme venait de se faire plus intense : les rouages de fer de son esprit de métal s’étaient mis en marche et ils ne s’immobiliseraient qu’une fois que seraient arrêtées les modalités d’exécution du noir dessein qu’il nourrissait.


Il y a bientôt quinze ans de cela, Don Christo Belliachi avait ouvert les portes de sa maison à un aventurier venu de Gênes.
Bretteur hors pair, tueur accompli, assassin patenté, l’homme n’avait pas tardé à se faire un nom à Venise.
En ce temps, toutes les factions vénitiennes entretenaient des contingents de spadassins.
Des banquiers juifs et lombards aux Grandes Maisons, en passant par les Guildes de commerçants et les maisons mineures, tous recherchaient l’appui de mercenaires aguerris. 
Et ces derniers ne manquaient pas dans l’Italie des condottieres. Dans un monde où la rapière faisait parfois plus pour le commerce que la bonne gestion des comptoirs de vente ou le sens des affaires, plus d’une maison avait dû son salut au coup de poignard sûr et discret d’un exécuteur expérimenté.
Le Génois était de ceux-là. Remarqué par Don Christo, il avait pu intégrer les rangs de sa puissante maison. Pour ce faire, il avait dû passer des tests et tuer en son nom. Ainsi s’étaient-ils trouvés liés par un pacte de sang qui empêchait toute trahison à venir : Don Christo Belliachi connaissait le meurtrier et lui le commanditaire. 

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